M-E : Bonjour Pierre, peux-tu nous dire quelles sont tes impressions suite à l’obtention de ta troisième norme synonyme de titre de Grand Maître International ?
PLP : Les normes se jouent très souvent sur la dernière partie mais là c’était un peu différent parce que j’avais gagné la huitième avec les noirs contre Sergei FEDORCHUK et je n’avais besoin que d’une nulle le lendemain avec les blancs.
M-E : Dans quel état d’esprit étais-tu tout au long du tournoi ?
PLP : Je ne chasse pas les normes, dans le sens où si je rate une norme je me dis que je la ferai au prochain tournoi, je pense que j’ai le niveau pour en faire, si je rate la norme, je la rate, un point c’est tout.
M-E : Pas de pression particulière à ce tournoi par rapport à l’objectif de la troisième norme ?
PLP : Non, j’ai plusieurs possibilités de faire des normes, par exemple là si je n’avais pas réussi à Paris, je pouvais faire une norme en ligue allemande si je faisais 1,5/2 durant la dernière double ronde donc j’ai plusieurs opportunités, ce n’est pas ça qui manque.
M-E : Pour toi le plaisir de jouer domine l’enjeu des normes ?
PLP : Oui, mon principal objectif c’est de progresser et de gagner des points Elo, enfin c’est comme ça que je réfléchis, je suis là pour faire un bon tournoi, si ça ne se passe pas bien, je ne vais pas forcer la chose.
M-E : Comment te prépares-tu avant et pendant un tournoi ?
PLP : Pour moi mon facteur numéro un c’est le niveau de fatigue, c’est vraiment ça le plus important. Si on s’entraîne trop ça peut créer de la fatigue aussi. Je suis souvent malade l’hiver donc par exemple j’ai joué à Zurich en décembre j’étais malade avec de la fièvre et là je savais que j’allais mal calculer, que j’allais rater des tactiques parce que je suis moins en forme tout simplement.
M-E : En moyenne combien de temps t’entraînes-tu par jour ?
PLP : Ça c’est la question qu’on me pose souvent, ça dépend des jours, c’est l’avantage d’être un joueur d’échecs, par exemple faire des horaires de bureau, je n’aime pas ça, en fait je fais comme j’ai envie. Il y a deux types de travail, le travail difficile par exemple celui pour lequel ça demande beaucoup de concentration, faire des tactiques, résoudre des problèmes peut-être travailler des ouvertures même si c’est moins fatigant. Ensuite il y a l’entraînement soft, par exemple regarder les parties de top niveau, lire des revues ou des livres, ça ne prend pas beaucoup d’énergie mais ça participe à la connaissance globale du jeu. Je dirais que je pense aux échecs 6 à 8 heures par jour, ça ne veut pas dire que je m’entraîne 6 à 8 heures par jour.
M-E : Ton prochain palier c’est de passer la barre des 2600 Elo ?
PLP : Oui, j’imagine que ça ne va pas être aussi simple que de franchir les 2500 Elo, parce que plus on monte au classement plus le niveau de connaissances est exigeant. Je ne me fixe pas d’objectif en terme de temps car ça ajoute de la pression, je fais le mieux que je peux et après on verra bien, pour l’instant je suis autour de 2540 donc ce n’est pas si loin !
Je compte bien sûr m’améliorer, je vais faire tout mon possible pour progresser, pour passer 2600, mais ça ne sera pas simple, je le sais. C’est difficile de se projeter, je suis toujours en progression constante, je n’ai pas encore ressenti ce niveau où je plafonne, après on verra bien, moi j’aimerais aussi jouer en équipe de France adulte.
M-E : Tu es passionné depuis tout petit ?
PLP : Oui ! Petit, quand on commence ça reste juste un jeu, je ne connais personne qui, à 10 ans, travaille vraiment. Je ne me considère pas comme un génie, je n’étais pas forcément très fort au tout début, maintenant je peux faire la différence en travaillant.
En U10, j’avais quand même un peu de talent il ne faut pas se cacher, je gagnais le championnat du Vaucluse mais je galérais au championnat de France, je finissais autour de la trentième place, je n’étais pas dans les plus talentueux de ma génération.
M-E : Quand ce déclic, de travailler les échecs, est arrivé précisément ?
PLP : Vers la quatrième ou troisième. Comme j’adore le jeu, je n’ai pas l’impression de travailler, comme regarder une ouverture ou faire des exercices, c’est beaucoup plus simple d’accumuler le temps. C’est à cette période que je me suis rendu compte que je montais vite, j’ai pris 500 points en un an à peu près, je ne les valais peut-être pas mais j’ai été champion de France Jeune dans la foulée, être champion de France, ou Maître Fide j’aurais jamais cru pouvoir atteindre ce niveau-là quand j’ai commencé les échecs. Quand j’y repense être Grand Maître jamais j’y aurais cru au départ !
M-E : Dans l’histoire, moins de 70 Grands Maîtres sont Français, est-ce que tu réalises ce que tu as accompli ?
PLP : Ah oui ! Ca fait pas mal de temps que je tourne autour de 2500 Elo, je suis jeune et avec du travail il n’y avait aucune raison de ne pas réussir à devenir Grand maître.
M-E : As-tu une activité à côté ?
PLP : Je ne joue qu’aux échecs mais je ne suis pas assez fort pour ne faire que ça. A mon niveau il faut accumuler les différentes sources de revenus, donc pour l’instant je ne donne pas trop de cours parce que je dois continuer à progresser pour atteindre mon niveau maximal, après on verra. Et puis j’ai écrit un livre avec Christian Bauer, qui va sortir l’année prochaine, donc oui il faut se diversifier.
M-E : C’est génial ce projet de livre avec Christian Bauer…
PLP : Christian est un de mes meilleurs amis dans les échecs, c’est lui qui m’a introduit un peu dans le monde des échecs, alors pas forcément en région PACA parce que je faisais déjà des tournois, mais actuellement je joue en ligue Suisse et en ligue Allemande et tout ça c’est Christian qui m’aide beaucoup, au niveau des équipes, qui me propose des tournois, il m’aide beaucoup beaucoup dans ma construction. Alors c’est toujours en construction, je suis loin d’avoir construit une carrière pleine mais bon.
M-E : Tu donnes des cours d’échecs ? La transmission t’intéresse ?
PLP : Oui ça m’intéresse, c’est important d’ailleurs, parce qu’être joueur ça ne dure qu’un temps, à partir de 40 – 45 ans on commence à décliner et souvent la reconversion typique c’est d’être entraîneur. Pour l’instant j’ai quelques élèves et ça me passionne de donner des cours, mais je limite pour le moment, car préparer des cours, s’occuper d’élèves c’est chronophage !
M-E : Quelles sont tes figures emblématiques passées ou récentes ?
PLP : J’ai commencé à jouer pendant l’ascension de Magnus (Carlsen) à un moment où il devenu très fort alors Magnus évidemment. Je ne suis pas trop fan des joueurs du passé, je ne connais pas les parties modèles. Je connais quelques parties de Fischer, mais je ne suis pas très intéressé en général par l’histoire des échecs. Mon idole c’est Stockfish 15 ! Dans le sens où je préfère regarder les joueurs du présent parce que quand même la différence de connaissances par rapport aux années 80/70 elle est colossale, c’était des grands champions, ils faisaient ce qu’ils pouvaient avec leur temps, parce qu’il y n’avait pas de préparation, moins de théorie.
M-E : En terme de culture échiquéenne de manière globale tu t’y intéresses ?
PLP : Je lis pas mal de livres, je dois en avoir une centaine chez moi, environ 70 traitants des ouvertures, j’aime beaucoup les ouvertures, parce que c’est l’un des moments du jeu qu’on peut anticiper, donc c’est la partie facile à travailler en quelque sorte. Mon livre préféré c’est The Arnand Files de Michiel Abeln on five, c’est un livre sur les matchs d’Anand en 2008 au championnat du monde, c’est un peu de l’histoire. Les livres sont une source d’informations supplémentaire, ça permet aussi d’éviter les écrans car on les utilise énormémement en tant que joueur. C’est aussi comme ça que j’ai commencé à travailler tout seul, je devais être autour de 1800 – 2000, c’est compliqué de travailler tout seul parce qu’on a pas les bases, on ne sait pas trop où se diriger, donc les livres c’est vraiment pas mal, ça permet de guider le travail, de découvrir des choses.
M-E : Tu as donc toujours lu en complément de tes cours au club ou de tes entraînements ?
PLP : Je n’ai jamais eu trop de cours, sauf quand j’étais petit évidemment, c’est essentiel, j’allais au cours du club de l’ECV à l’Isle-sur-la-Sorgue, je prenais des cours particuliers avec Christo Dimitrov. Mais à partir de 14-15 ans j’ai commencé à travailler tout seul. Donc ça a toujours été comme ça pour moi. J’ai pris quelques cours avec Christian Bauer à un moment, maintenant on fait les tournois ensemble donc on parle d’échecs tout le temps. J’ai toujours préféré faire par moi-même et finalement l’ordinateur est un bon professeur, une fois qu’on a un bon niveau, on peut comprendre pourquoi tel coup est meilleur et qu’il faut avoir un œil critique sur l’aspect pratique de la position, ce qui n’est pas facile quand on débute les échecs.
M-E : Quelle place a ta famille dans ta construction ?
PLP : J’habite encore chez mes parents, ils m’ont toujours soutenu, même quand j’ai arrêté mes études de statistiques, ils n’étaient pas très contents sur le moment mais dès le lendemain, ils m’ont soutenu. Donc oui c’est important pour moi. Quand j’étais jeune, mes parents n’étaient pas très présents et ça me mettait beaucoup moins la pression, ils me laissaient faire mon truc et ça me convenait parfaitement. Je vois pas mal de joueurs dont les parents mettent la pression « pourquoi t’as perdu ? », « Pourquoi t’as fait ça ? ». Après je comprends que c’est une autre façon de soutenir, ça dépend des gens.
M-E : Comment te senstu à Marseille-Echecs, ton nouveau club, comment se passe l’intégration ?
PLP : Je connais pas mal de joueurs du club, on se croisait dans les championnats jeunes, il y avait toujours les Marseillais Davit Baroyan, Loïck Rasolo… Je suis allé à Marseille-Echecs deux ou trois fois pour faire des Blitz mais le rapport avec le club est un peu différent quand on ne vit pas dans la ville. Bien sûr je me sens appartenir au Club, l’engouement est incroyable et le club est énorme, d’ailleurs je ne sais pas comment ils font pour le gérer, ça paraît compliqué ! Vraiment je suis très content qu’ils m’aient proposé de les rejoindre, pour l’ambiance, le fait qu’il y ait beaucoup de jeunes et qu’on se connaît tous, Joseph Girel, Simon Lamaze, ce sont des amis, ça fait plaisir.
Et puis mon objectif cette année c’est de jouer le Top 16 !
M-E : Pourrais-tu adresser un petit mot aux jeunes du club ?
PLP : Il n’y a rien d’impossible, mais il faut s’en donner les moyens ! Je ne faisais pas partie des jeunes joueurs les plus talentueux mais j’ai beaucoup travaillé pour atteindre ce niveau. la combativité est aussi très importante, j’ai joué beaucoup de parties de 5/6 heures de jeu contre des 1800 Elo, je galère mais finalement j’arrive à gagner parce que je me bats.
M-E : Merci Pierre et bravo pour ton titre de Grand Maître International !
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